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    « Expulsion d’un lycéen et de son frère jumeau, Remarques incidentes sur l’ordinaire de notre république.
    Tribune dans la presse

     
    1er publiant de cette tribune : Libéorléans ! http://www.libeorleans.fr/libe/2010/01/en-touraine-la-chasse-des-jumeaux-angolais-provoque-la-colère.html

    « Expulsion d’un lycéen et de son frère jumeau, Remarques incidentes sur l’ordinaire de notre république.

    À l’origine, l’Angola, ou plutôt l’enclave de Cabinda, territoire disputé entre l’Etat angolais et des groupes indépendantistes. Une sorte de guerre civile. Nelson et Adilson ont 17 ans. Leur père est assassiné. Leur mère est emprisonnée. Tous deux réussissent à s’enfuir. Leur refuge ? La France, qu’ils ne connaissent pas, mais qui les accueille. Un peu plus tard, leur mère, leur jeune frère et leur petite soeur les rejoignent, en Touraine.

    En tant que « mineurs étrangers isolés », ils sont pris en charge par les services de l’Aide sociale à l’enfance. Mais lorsqu’ils arrivent à l’âge de leur majorité, nos lois leur disent : vous n’êtes plus des enfants ; vous devez, comme tout étranger majeur non européen, faire la preuve de votre droit à rester en France. Commencent alors les démarches administratives pour obtenir l’asile – et c’est la décision officielle, terrible. Le titre de réfugié leur est refusé. Ils découvrent alors qu’ils sont désormais des clandestins, des illégaux, des indésirables, des fugitifs sans terre d’accueil. Pas même des migrants. Des errants.

    Nelson et Adilson demanderont au Préfet d’Indre-et-Loire de les régulariser. Ce qu’il refusera, s’obstinant à faire des deux jeunes gens des irréguliers. Et ça, être un irrégulier, c’est un délit, le délit « d’infraction à la législation sur les étrangers ». Telle est l’absurdité de nos règlements administratifs : avant 18 ans, vous êtes les protégés de la république. Après 18 ans, vous en êtes les parias.

    Le 18 décembre 2009, Nelson et Adilson sont contrôlés par la police. Mis en garde-à-vue pour défaut de titre de séjour, puis enfermés pendant un mois au « centre de rétention » - c’est le nom que l’on donne aux prisons pour étrangers que l’on veut expulser – du Mesnil-Amelot, situé au pied des pistes de l’aéroport de Roissy. Un mois, c’est le temps qu’il a fallu aux autorités préfectorales pour arracher à l’Ambassade d’Angola, à force de pressions et d’acharnement, le laissez-passer indispensable à toute mesure « d’éloignement du territoire » - autrefois, on appelait ça le bannissement. Ils ont été embarqués dans l’avion pour

    l’Angola le lundi 18 janvier 2010, au 31e jour de leur enfermement, dans la soirée. À quelques heures près, ils seraient encore parmi nous, car nos lois disent qu’un étranger enfermé que l’on n’a pas pu expulser au bout de 32 jours doit être libéré.

    Que d’énergie il a fallu aux services de la préfecture de Tours pour, jusqu’à l’ultime instant, ne pas lâcher leur proie. Car c’est bien ce qu’ont été Nelson et Adilson pour l’autorité préfectorale : une prise de guerre. Pour ces hauts fonctionnaires que sont les préfets, sans doute se fait-on une gloire de réaliser de tels exploits, d’avoir débarrassé le « pays des droits de l’Homme » d’ennemis aussi terribles que deux jeunes de 20 ans. Mais pour nous, ces exploits que l’on commet, nous dit-on, en notre nom sont une honte.

    Les deux frères sont maintenant en Angola, contraints de s’y cacher, car, poursuivis ici, ils sont aussi poursuivis là-bas. Le Préfet – car c’est à lui qu’incombe la faute – a-t-il pensé une seconde au chagrin de leur mère ? Elle vit en Touraine en situation régulière. Sans doute croit-on, dans les bureaux de la rue Bernard Palissy, qu’il est du devoir d’une mère « légale » de renier ses enfants « clandestins ». Peut-être imagine-t-on qu’il suffit de refuser le droit au séjour à un être humain pour qu’immédiatement s’efface le tissu de relations affectives qui le constituent comme être humain. Comment de telles aberrations de l’esprit peuvent-elles germer dans le cerveau de ces autres humains que sont les préfets ? Infliger une telle torture morale à toute une famille qui n’a commis d’autre faute que de croire au mythe de la « France terre d’accueil », c’est reproduire, ici et maintenant, le « délit de bureau » qui nous révulse. Il nous rappelle une des pires périodes de l’histoire de l’Etat français. Ce délit est constitué lorsqu’est prouvée la responsabilité d’un fonctionnaire impliqué, à quelque niveau que ce soit de la procédure, dans l’exécution d’une décision pouvant porter atteinte à la vie et à la dignité humaines. Et pour ça, on peut être condamné.

    Mais à la différence des dictatures qui d’habitude commettent ces infâmies arbitrairement, notre démocratie républicaine les programme légalement.

    Légalité n’est pas toujours légitimité. Quand la loi est par trop absurde, quand la logique chiffrée de son exécution conduit à bafouer les principes d’humanité, nous affirmons que, de cette France là, nous ne voulons pas ! »

    Chantal Beauchamp, professeure d’histoire ; Jean-Christophe Berrier, travailleur social ; Sylvie Carrat, professeure des écoles ; Sylvain Fauvinet, professeur de lycée professionnel, ancien professeur de Nelson ; Jacqueline Hafidi ; Dominique Seghetchian-Shomali, professeure de français ; Nicole Terras.

     
    Publié le lundi 25 janvier 2010

     
     
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